Guérir d’un abus spirituel est un chemin long et unique à chacun. Selon la nature de ce que vous avez vécu, que ce soit de la manipulation, de l’intimidation, du contrôle autoritaire, voire même de la violence physique, comme des agressions sexuelles ou de l’exploitation financière, les blessures subies peuvent être profondes et durables.

Certaines formes d’abus sont plus visibles que d’autres, mais elles laissent toutes des traces profondes sur les victimes dans divers aspects de leur personne et de leur existence. La guérison demande donc du temps, de la bienveillance envers soi-même et souvent un accompagnement adapté.

Dans cet épisode, je vais vous proposer quelques repères essentiels pour mieux comprendre les enjeux liés à votre rétablissement et les obstacles que vous pourriez rencontrer en chemin. Pour plusieurs, il sera peut-être nécessaire et sain de vous faire accompagner par une personne compétente, capable de vous soutenir dans ce processus délicat. Dans un deuxième épisode, j’explorerai plus en profondeur les différentes étapes du parcours de guérison.

1- Un processus intentionnel

En commençant, je veux insister sur 3 aspects. Se rétablir de l’abus est premièrement un processus intentionnel. On ne guérit pas par accident et les effets ne disparaitront pas par magie. Le premier pas va consister à se soustraire à l’abus spirituel. Cela semble aller de soi, mais les gens restent ou hésitent à quitter des environnements abusifs pour diverses raisons, dont la peur dont nous avons si souvent parlé. Rester dans un système malsain empêche la guérison et prolonge les tourments et les déceptions.

Dans les premières années de ma vie chrétienne, il y avait un verset que les pasteurs citaient régulièrement : « N’abandonnons pas notre assemblée, comme c’est la coutume de quelques-uns… ». À force de l’entendre, ce verset avait fini par s’imprimer profondément en nous. Il renforçait notre attachement à l’église locale, bien sûr, mais il était aussi chargé d’une forme subtile de culpabilité. On craignait, parfois inconsciemment, de déplaire à Dieu, de s’éloigner de sa volonté ou même de perdre sa bénédiction en négligeant d’assister à toutes les réunions.

Dans une église saine, ce passage biblique peut jouer un rôle précieux : il invite à rester enraciné dans la communion fraternelle, à marcher ensemble pour grandir dans la foi. D’ailleurs, la suite du verset dit clairement : « … mais encourageons-nous mutuellement. » Pourtant, cette seconde partie était souvent passée sous silence. Ce qu’on nous répétait surtout, c’était : « N’abandonnez pas l’église ». Et, dans un environnement toxique, cette exhortation devient autre chose : non plus un encouragement bienveillant, mais un instrument de contrôle, une pression subtile qui enferme au lieu de libérer.

Si vous êtes dans ce genre de contexte et que vous ressentez le besoin de partir, sachez que c’est un peu comme sortir d’Égypte pour les Hébreux. Vouloir s’en aller est une chose… oser faire le pas en est une autre. Le récit de l’Exode montre bien que, même après avoir été délivrés de l’esclavage, certains Hébreux ont envisagé de retourner en Égypte. Dans le désert, face à l’inconfort et à l’incertitude, la nostalgie de ce qu’ils avaient pourtant fui refait surface. Il en va parfois de même après un départ d’un milieu abusif.

Et il se peut que, tout comme Pharaon ne voulait pas laisser partir le peuple, certains responsables ou membres de votre église cherchent à vous en dissuader. Certains le font par peur sincère que vous perdiez votre foi, mais d’autres, inconsciemment ou non, craignent surtout de perdre le contrôle. Partir, c’est leur dire sans même le vouloir qu’ils ne détiennent plus le contrôle total sur votre vie personnelle et votre vie spirituelle.

2- Ne minimisez pas vos blessures

En second lieu, vous devez réaliser que l’un des obstacles majeurs sur le chemin de la guérison, c’est cette tendance plus ou moins consciente à minimiser ce que vous avez vécu. C’est une réaction fréquente. Face à la douleur, notre esprit cherche souvent à l’atténuer pour survivre. On se dit : « Ce n’était pas si grave… » « Il y a des gens qui ont vécu bien pires… » « Je devrais être plus fort(e) et tourner la page… »

Mais ces pensées, bien qu’elles semblent raisonnables ou même spirituelles, vous éloignent du vrai travail de guérison. Minimiser ses blessures, c’est comme poser un pansement sur une plaie profonde sans la nettoyer. À première vue, tout semble couvert, mais l’infection est toujours là, silencieuse, invisible. Elle continue de faire des ravages en profondeur.

Les abus spirituels laissent des traces profondes. Ils génèrent de la confusion, provoquent un mal-être diffus, une perte de repères, un sentiment de trahison, une culpabilité persistante et j’en passe. Cela ne disparait pas simplement en « passant à autre chose ». Ce que vous avez vécu est réel. Ce que vous avez ressenti est normal. Et ce que vous ressentez encore aujourd’hui mérite d’être écouté, accueilli et respecté.

Évidemment, il ne s’agit pas de rester figé dans vos blessures, mais de les reconnaître pleinement pour qu’elles puissent être soignées. Tant que vous niez ou sous-estimez ce qui s’est passé, vous vous empêchez de progresser vers votre rétablissement. Rappelez-vous que la vérité libère, même si au début elle fait mal.

Vous n’avez donc pas à justifier votre souffrance. Vous n’avez pas à la comparer à celle des autres. Vous avez simplement besoin de l’accepter avec honnêteté. Vous avez le droit d’être blessé(e). Et vous avez le droit de guérir.

3- Restaurer la confiance

En troisième lieu, l’abus spirituel brise un pilier fondamental de notre personne : la confiance. Il ébranle la confiance en soi, celle que l’on accorde aux autres, et très souvent celle que l’on avait en Dieu. Lorsqu’on a été trahi au nom de la foi, manipulé par une figure d’autorité ou blessé dans un lieu censé être sûr et bienveillant, il devient naturel de se méfier. Le doute s’installe partout et la réaction est de se replier sur soi. Gardez à l’esprit que la guérison passe par une lente reconstruction de cette confiance. Elle ne revient pas d’un seul coup : elle se reconstruit pas à pas, au rythme de relations sincères, vraies et sécurisantes. Il est également essentiel de se rappeler que Dieu, Lui, n’a jamais trahi votre confiance. Même si son nom a été utilisé et instrumentalisé à tort. Il demeure fidèle, patient et compatissant. Il ne vous brusque pas, ne vous fait aucun reproche. Il veut simplement vous restaurer.

Et, en ce qui concerne les relations humaines, vous avez le droit de prendre votre temps, d’observer, d’évaluer. Restaurer la confiance ne signifie pas retourner naïvement dans une autre église ou communauté sans discernement. Prenez tout le temps nécessaire. Au contraire, apprenez à poser des limites, à écouter vos intuitions et à vous ouvrir progressivement, avec prudence et sagesse. L’idée clé de ce processus, je le répète, est que le rétablissement passe par des étapes. Dieu ne vous presse pas. Il vous accompagne.

Je veux conclure ce préambule au processus de rétablissement en abordant 2 émotions particulièrement éprouvantes : la colère et la honte.

La honte

La honte est une émotion humaine profonde et douloureuse, qui naît du sentiment d’être fondamentalement défaillant, indigne ou inacceptable. Contrairement à la culpabilité — qui concerne quelque chose qu’on a fait (« j’ai fait une erreur »), la honte touche à ce que l’on est (« je suis une erreur »). La honte surgit lorsqu’on a été humilié, exposé, rabaissé, ou lorsqu’on a été traité d’une manière qui nous fait croire qu’on ne mérite ni amour ni respect. Elle s’installe dans des contextes abusifs, souvent religieux, où l’on vous fait croire que vous êtes mauvais(e), rebelle, indigne non pas à cause de vos actes, mais à cause de ce que vous êtes. La honte est une émotion à la fois complexe et subtile. En voici 5 caractéristiques :

  1. Elle est silencieuse : elle nous pousse à nous cacher, à nous taire, à fuir le regard des autres. C’est ce qui s’est passé dans le jardin d’Éden avec Adam et Ève. Ils ne se sont pas seulement cachés, mais ils ont dissimulé leur nudité, qui est une représentation de leur vulnérabilité.
  2. Elle est envahissante : elle pénètre l’identité, affaiblit l’estime de soi, étouffe notre capacité à nous affirmer ou à recevoir l’amour.
  3. Elle est paralysante : elle freine nos élans, nous empêche de demander de l’aide ou de poser des limites saines. On avance avec un frein à main intérieur.
  4. Elle est lourde : oui, lourde comme le plomb en ce qu’elle nous tire vers le bas, nous faisant croire qu’on est « moins que » les autres.
  5. Elle se nourrit de la peur du jugement : on a peur que, si les autres voyaient qui l’on est vraiment, ils nous rejettent. Alors, on porte des masques, on joue des rôles… et on s’éloigne de soi.

Mais, soyez assuré, la honte n’a pas le dernier mot. Mais pour s’en libérer, il faut d’abord oser la reconnaître, et surtout, se rappeler que notre valeur ne dépend pas de ce que les autres nous ont dit ou nous ont fait, mais de ce que Dieu dit de nous. La honte ne vient pas de Dieu. Dieu ne rabaisse personne. Il relève. Il ne condamne pas. Il restaure. Là où la honte dit : « Tu es brisé(e) et tu ne vaux rien », Dieu dit : « Tu es blessé(e), mais tu es précieux (se) à mes yeux. »

La colère

La colère est souvent l’une des premières émotions à émerger lorsqu’on commence à réaliser l’ampleur des abus spirituels qu’on a subis. Et pourtant, beaucoup de personnes hésitent à la reconnaître ou à l’accepter, surtout dans un contexte chrétien où l’on a souvent appris que la colère est un péché, un manque de maîtrise de soi, d’immaturité ou un signe de faiblesse. Mais la vérité, c’est que la colère est une réponse humaine normale à l’injustice, à la trahison, et à la douleur. Elle n’est pas mauvaise en soi. C’est ce que l’on en fait qui peut être destructeur.

La colère agit comme un signal d’alarme intérieur. Elle nous dit : « Quelque chose ne va pas. Je suis blessé (e). On m’a fait du mal. » Dans un contexte abusif, cette colère peut rester enfouie pendant longtemps, lorsque l’on ne se donne pas le droit de l’exprimer. Résultat : la colère refoulée devient malsaine, souterraine, presque chronique et elle ressort plus tard sous forme de rancœur, de rancune, de cynisme, d’explosions imprévisibles.

Sous cette colère se cachent la souffrance et la douleur. On est en colère non seulement contre ceux qui nous ont blessés, mais aussi contre soi-même pour avoir fait confiance, pour ne pas avoir vu les signes, pour avoir « accepté » certaines choses. Et comme je l’ai déjà mentionné, on peut même être en colère contre Dieu en croyant qu’il a permis cela. Cette colère peut être incommodante, mais elle peut aussi être saine. Si elle est accueillie, entendue et exprimée dans un cadre sécurisant, elle nous conduit vers le rétablissement. Elle est une étape incontournable vers la libération intérieure.

Exprimer sa colère ne signifie pas devenir violent ou injuste ni chercher à se venger. C’est poser des mots sur ce qui a été atteint au plus profond de moi. C’est apprendre à se dire : « Ce que j’ai vécu n’est pas acceptable ». La colère, dans ces moments, peut devenir un propulseur vers le changement, un moteur de transformation, une force qui vous pousse à prendre position, à poser des limites à notre intégrité psychologique, émotionnelle et spirituelle et à reprendre le plein contrôle de notre vie.

Je conclus avec cette dernière pensée. Dieu n’est pas déstabilisé par votre colère. Il la comprend. La Bible est pleine de cris de colère — des psaumes de David aux lamentations de Jérémie. Vous pouvez venir devant Dieu tel que vous êtes, authentique, et fâché, et lui exprimer ce que vous avez vécu et subi. Il ne vous repoussera pas. Au contraire, il vous accueillera et vous acceptera dans la condition où vous vous trouvez.

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