Permettez-moi, avant de commencer, de souligner que diriger une église ou une œuvre chrétienne est une responsabilité immense qui exige d’être effectuée avec intégrité, humilité et bienveillance. En tant que pasteur, entouré depuis près de cinquante ans par des collègues et des amis pasteurs, je peux témoigner que la plupart d’entre eux accomplissent leur ministère avec dévotion, consécration et un véritable amour pour les personnes qu’ils servent.
Il serait injuste de généraliser ou de confondre cette majorité fidèle à une minorité de leaders qui, malheureusement, abusent de leur autorité et exercent un pouvoir malsain dans l’Église. Les pasteurs et les responsables spirituels ne sont pas parfaits. Certains ont une bonne connaissance d’eux-mêmes, sont conscients de leurs limites, et s’efforcent de progresser continuellement. Mais je tiens à souligner un point essentiel : ces hommes et ces femmes craignent Dieu. Leur conscience est saine, car ils savent qu’un jour, ils devront rendre compte devant lui.
Pourtant c’est justement le sujet de cet épisode, il arrive que certains pasteurs ou leaders spirituels abusent de l’autorité qui leur a été confiée, causant du tort à ceux qu’ils sont censés servir. Cela soulève une question à la fois délicate et fondamentale : comment des personnes qui ont commencé leur ministère avec des intentions sincères en viennent-elles à mal utiliser leur pouvoir ?
Plusieurs éléments entrent en ligne de compte, qu’ils soient d’ordre personnel ou liés à un système en place. Je vais vous expliquer tout cela en détail. Mais avant, laissez-moi vous décrire ce qui les pousse ainsi vers les abus. Pour cela, je cite un auteur américain du nom de Kenneth Garret fondateur du Forum pour l’éducation sur les abus spirituels. Voici ce qu’il dit avec justesse :
« Les abuseurs spirituels sont motivés par des désirs non satisfaits, souvent profondément cachés, jamais avoués, et qui ne sont découverts que par l’examen attentif de ce qu’ils disent et de leur façon de se comporter et d’agir. Ils peuvent être motivés par un désir d’influence, d’affirmation et de pouvoir. Ils peuvent être animés par l’amour immodéré de la richesse et des biens matériels, ou par le désir de surpasser leurs rivaux ou leurs supposés concurrents. Ils peuvent chercher à démontrer leur pouvoir en flirtant ou par des conquêtes sexuelles. Ils peuvent être simplement animés par le désir d’échapper à leur propre sentiment d’inadéquation et d’indignité. Étant tellement vides à l’intérieur qu’ils ont besoin des autres pour remplir ce vide. »
Maintenant, voyons cela plus en détail.
Les facteurs personnels
Commençons par les facteurs personnels. Ceux-ci sont profondément enracinés dans l’histoire unique de chaque individu. Il est important de comprendre que chaque pasteur, chaque leader – comme toute personne d’ailleurs – porte en lui des motivations inconscientes qui, si elles ne sont pas mises en lumière, peuvent devenir destructrices ou autodestructrices. Lorsqu’elles ne sont pas reconnues ni traitées, ces blessures créent des failles intérieures, des brèches qui refont surface sous la pression ou dans des périodes de stress prolongé, menant parfois à des dérives personnelles. Voici quelques-uns de ces facteurs :
1- L’orgueil
La plupart des pasteurs ou un leader chrétien débutent dans le ministère, avec une vraie vocation, un désir profond de servir Dieu et l’église. Mais avec le temps, surtout lorsque le succès est au rendez-vous, il peut glisser, parfois sans même s’en rendre compte, vers une image déformée de lui-même, une perception exagérée de lui-même. Il finit donc par développer un sentiment de supériorité, d’invulnérabilité. Peu à peu, dans un glissement insidieux, il s’éloigne de l’humilité et de l’authenticité, et se coupe peu à peu de toute forme de redevabilité. Vous savez, il est difficile de résister à l’enivrement que procure le succès. L’orgueil est au rendez-vous avec son aveuglement. Et, avec l’orgueil viennent l’arrogance, l’autosuffisance et l’égocentrisme. La tradition chrétienne a toujours considéré l’orgueil comme le plus pernicieux des 7 péchés capitaux. Il pousse toute personne à se placer au-dessus des autres, et parfois même au-dessus de Dieu. Croyez-moi, ce genre de scénario ne finit jamais bien. Comme le dit le livre des Proverbes :
L’arrogance précède la ruine, et l’orgueil précède la chute. (Pro 16:18)
2- Le manque de redevabilité
Lorsqu’un pasteur est perçu comme un leader fort, au point que personne n’ose le remettre en question, le risque de dérive vers une autorité abusive devient omniprésent. Sans structure de redevabilité — qu’il s’agisse de collègues, de mentors ou d’un conseil d’anciens — et isolé dans sa position, il devient difficile pour lui d’être corrigé ou confronté à ses propres égarements. À la fin du 18e siècle, Lord Acton écrivait avec justesse :
Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument. Lord Acton
Pour illustrer cela de façon contemporaine, pensons à la trilogie du Seigneur des Anneaux, de J.R.R. Tolkien. L’histoire suit Frodon Sacquet, un hobbit à qui l’on confie une mission cruciale : détruire l’Anneau Unique en le jetant dans les flammes de la Montagne du Destin. Mais que symbolise cet anneau ? Son pouvoir principal est justement le pouvoir lui-même — il amplifie la capacité de domination et donne à celui qui le porte la possibilité de « les gouverner tous ». Un récit fascinant qui met en lumière la manière dont le pouvoir peut déformer la nature humaine.
Viktor Frankl, célèbre psychiatre et survivant des camps, décrit avec acuité ce qui se cache derrière cette soif de pouvoir :
Lorsque l’estime de soi d’une personne est affaiblie, elle se tourne vers le pouvoir pour se réaliser… Elle cherchera à dominer les autres pour rehausser sa propre valeur. Viktor Frankl
3- Le stress et la pression du ministère
La solitude du leadership, la pression constante pour répondre aux attentes, l’usure et la fatigue spirituelle peuvent pousser certains à adopter des comportements de contrôle tant pour se protéger et sécuriser leur position que pour maintenir leur influence. L’abus peut alors devenir une réponse malsaine et inappropriée à leur propre insécurité. Les membres d’une église ne peuvent que difficilement réaliser la pression exercée sur les pasteurs et les leaders, ainsi que leur famille. Parfois, la pression vient d’eux-mêmes quant à leurs attentes personnelles. Parfois, elle vient des autres et de leurs attentes irréalistes. Les pasteurs doivent être parfaits, irréprochables. Ils doivent avoir les réponses à tous les problèmes. En plus, il y a l’épuisement émotionnel, physique et parfois spirituel lié à l’ampleur des tâches. Il y a le poids lié aux préoccupations financières. La plupart des pasteurs sont sous-payés. Cela s’ajoute à l’isolement, aux conflits internes dans l’église et à la pression de faire grandir l’œuvre.
4- Les blessures non guéries
J’ai déjà évoqué la question des brèches et des failles chez certains leaders. Bien souvent, ces failles trouvent leur origine dans un passé douloureux, marqué par des blessures comme le rejet, l’abandon ou d’autres traumatismes non résolus. Mais il y a aussi des carences, des besoins affectifs profonds qui n’ont jamais été comblés. Ces manques les poussent à rechercher l’admiration et la valorisation de manière intense. Leur faible estime d’eux-mêmes les amène à dépendre exagérément de la reconnaissance des autres.
Malheureusement, cette insécurité intérieure peut les conduire à exercer leur autorité de façon abusive, comme un moyen de compenser ce qui leur manque à l’intérieur. Et s’ils n’ont pas entrepris un vrai travail de guérison personnelle (ce qui, honnêtement, est rarement le cas), ils risquent d’adopter un style de leadership autoritaire, voire manipulateur, pour tenter de combler leurs blessures.
Prenons un exemple parlant. Dans nos milieux évangéliques, on valorise beaucoup les témoignages spectaculaires : celui d’un ancien toxicomane, d’une personne sortie de la rue ou d’un ex-criminel ou même d’un artiste connu dans le monde séculier. Gloire à Dieu pour ces vies transformées ! Mais une conversion ne représente pas seulement la fin heureuse d’un parcours difficile. C’est avant tout le début d’une nouvelle vie, où tout est à construire. La transformation et la guérison intérieures ne se font jamais du jour au lendemain. Or, ces personnes se retrouvent parfois projetées trop rapidement dans un ministère, sans véritable accompagnement ni redevabilité. Et plus leur succès grandit, plus il devient difficile de remettre en question ce qui dysfonctionne. C’est là que les dérives peuvent commencer.
5- La tentation du succès et du prestige
Notre monde voue une véritable fascination aux célébrités : qu’il s’agisse d’artistes, de sportifs ou de gens d’affaires à succès. Et, soyons honnêtes, les chrétiens ne sont pas totalement à l’abri de cette tendance. Dans nos milieux, on admire les artistes chrétiens, mais aussi — et peut-être surtout — certains prédicateurs devenus de véritables figures publiques.
Depuis une quarantaine d’années, influencée en grande partie par le modèle américain, la réussite d’un pasteur se mesure souvent à la taille de son église, à sa visibilité dans les médias, à l’ampleur de ses dons spirituels ou à sa popularité sur les réseaux sociaux. Certains dégagent une telle prestance, une telle aura, qu’on finit par croire qu’ils sont presque infaillibles. Et c’est là que le danger guette. Ce qui commence comme une bénédiction finit souvent en une malédiction.
Petite parenthèse ici : une vedette ne le devient jamais seule. Il faut des gens pour l’applaudir, le vénérer, l’admirer. La célébrité n’existe que si elle est alimentée. Ce principe vaut dans la société, mais il s’applique tout autant dans l’Église.
Lorsqu’un pasteur connaît du succès, que son église grandit, qu’il gagne en notoriété ou en influence, il peut, sans même s’en rendre compte, commencer à croire que tout ce qu’il fait est automatiquement juste, béni et inspiré par Dieu. Et plus l’œuvre grandit, plus il devient tentant de penser que cette réussite est le fruit de sa propre intelligence, de sa vision ou de son charisme… plutôt que de la grâce divine. Dans ces conditions, garder les pieds sur terre, rester humble et lucide devient un véritable défi.
6- Des traits de personnalité qui favorisent l’abus
Enfin, l’abus spirituel n’arrive pas par hasard. Il est souvent facilité par certains traits de personnalité qui sont propices aux abus. Je vous en propose 2 qui sont assez répandus. Il y a bien sûr la personnalité narcissique. J’ai abordé ce sujet dans quelques capsules. Faites une recherche sur le blogue du site denismorissette.com et vous aurez accès aux textes ainsi qu’aux vidéos. De façon générale, les leaders narcissiques ont un sens exagéré de leur propre importance, manquent d’empathie et s’attendent à ce que les autres les admirent sans critique.
Deuxièmement, certains leaders finissent par développer une forme de paranoïa. Celle-ci se traduit par une tendance à percevoir des menaces ou des intentions hostiles là où il n’y en a pas nécessairement. Un bon exemple de paranoïa dans la Bible, c’est le roi Saül. Au début, Saül apprécie David : il le fait venir à la cour, il le nomme chef de l’armée et David devient un héros national après avoir vaincu Goliath. Mais très vite, Saül bascule dans une spirale de jalousie et de méfiance maladives.
Dans un contexte chrétien, la paranoïa ne se limite pas à un simple trouble psychologique — elle devient un réflexe toxique. Le leader se méfie de tout, voit des menaces là où il n’y a parfois que des désaccords normaux. Poussé par l’insécurité ou la peur de perdre le contrôle, il confond opposition et attaque personnelle. Alors, il resserre les rangs, impose ses vues, et prétend protéger l’église. Mais en réalité, il ne protège pas le corps de Christ… il protège son ego. Je conclus cette première partie avec une citation percutante de c. s. Lewis :
De tous les mauvais hommes, les mauvais hommes religieux sont les pires. c. s. Lewis
Les facteurs systémiques
La seconde série de facteurs consiste en des facteurs que l’on appelle des facteurs systémiques. Un facteur systémique désigne une cause qui vient du milieu lui-même, plutôt que de l’individu en particulier. C’est un élément d’un ensemble plus vaste (institution, culture, organisation), c’est ce qu’on appelle le système, qui influence les comportements des personnes qui y évoluent. En d’autres termes, ce n’est pas seulement une question de personnalité ou de mauvaises intentions personnelles, mais aussi une de structure, de culture ou de fonctionnement collectif qui permettent, encouragent ou excusent certains comportements. Je vous présente quelques-uns de ces facteurs.
1- Une conception erronée de l’autorité spirituelle
Dans certains milieux, le pasteur est placé sur un piédestal comme l’intermédiaire unique entre Dieu et les fidèles. Cette sacralisation du leader crée un déséquilibre, où il devient intouchable et où toute critique est perçue comme une attaque personnelle. Cette conception est entretenue parfois par le leader lui-même, parfois par les membres de l’église. Dans un tel contexte, remettre en question un pasteur équivaut à s’opposer à Dieu. Cela crée inévitablement un contexte d’obéissance aveugle où l’accent est mis sur la soumission.
2- Le manque de contre-pouvoirs
Les structures hiérarchiques trop hermétiques ou les églises centrées sur une seule figure charismatique favorisent les abus. Quand tout repose sur une seule personne, sans contre-pouvoir, sans mécanisme de redevabilité, sans mécanismes de plainte, les abus peuvent se multiplier sans contrôle. Beaucoup de pasteurs ne rendent de comptes à personne. Ils prennent toutes les décisions sans devoir se justifier et souvent devant des membres de comité impuissants devant la manipulation. D’ailleurs, ces derniers ne sont pas du tout préparés à ce genre de manœuvre ou sont incapables de les discerner et encore moins de les confronter. Ce sont d’humbles croyants qui aiment Dieu et qui ne soupçonnent pas le mal.
3- Une culture du silence
La culture du silence dans l’Église est un phénomène profondément enraciné qui contribue à maintenir les abus, qu’ils soient spirituels, psychologiques, sexuels ou autres sous le radar. Elle consiste à ne pas parler des problèmes, à étouffer les plaintes, à minimiser les blessures, ou encore à protéger l’image de l’église ou de ses dirigeants au détriment de la vérité et des victimes. C’est une forme de complicité passive, parfois inconsciente, mais toujours dangereuse. Vous pouvez facilement imaginer le courage d’une victime qui ose révéler le secret en brisant le silence. La culture du silence crée donc une atmosphère dans laquelle :
- Les gens ont peur de parler par crainte d’être rejetés, jugés, mis à l’écart ou punis.
- Les abus sont minimisés, banalisés ou niés.
- L’accent est mis sur la « paix », l’unité, le pardon et la soumission, plutôt que sur la justice et la vérité.
- L’honneur du pasteur ou de l’église doit être protégé à tout prix au détriment de la souffrance des victimes.
Enfin, lorsqu’un pasteur est accusé d’abus, il arrive souvent que l’institution protège sa réputation au détriment des victimes. Le scandale est vu comme une menace pour l’église, alors on minimise, on étouffe, on transfère le leader ailleurs plutôt que de faire face à la vérité.
Gardons à l’esprit qu’un pasteur ou un leader ne devient pas abusif du jour au lendemain. C’est souvent un glissement progressif, alimenté par des vulnérabilités personnelles et un système qui facilite ces abus en les tolérant ou en les justifiant. L’apôtre Paul faisait remarquer à Timothée :
On s’aperçoit tout de suite des péchés de certaines personnes avant même de les juger. Au contraire, chez d’autres, on s’en aperçoit seulement plus tard. 1 Timothée 5:24
En conclusion, vous en conviendrez : aborder la question des abus et de ceux qui les commettent n’est ni le sujet le plus agréable ni le plus réconfortant. Et pourtant, il est absolument nécessaire d’en parler. Le silence ne protège personne, il entretient le problème. La Bible nous rappelle :
« il n’y a rien de caché qui ne doive être dévoilé. » Luc 12:2
Mettre les choses en lumière, c’est déjà faire un pas vers la guérison, et surtout, vers la prévention. En parler, c’est refuser que ces abus se répètent.
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