Dans ce quatrième épisode sur les abus spirituels dans l’Église, je veux tenter de répondre à une question cruciale : pourquoi les personnes abusées refusent-elles souvent de parler ou de dénoncer ?
Beaucoup de ces personnes gardent le silence et souffrent dans l’ombre, parfois sans même en parler à leurs proches. Quelles sont les raisons derrière cette réaction, ou plutôt cette non-réaction ?
Pour une personne qui n’a jamais été victime d’abus, il peut être difficile de comprendre pourquoi certains semblent « se laisser faire ». Pourtant, ce n’est absolument pas le cas. Le contexte religieux, comme mentionné dans les épisodes précédents, prédispose les croyants à ne pas contester l’autorité, même lorsque celle-ci devient abusive. Mais qu’est-ce qui favorise cela plus que tout ? La réponse est simple : la peur.
1- La peur de Dieu :
La première crainte qui empêche les victimes de parler est la peur de Dieu et de son châtiment. Cette peur trouve son origine dans l’enseignement religieux qui, depuis des siècles, a souvent présenté Dieu comme un juge sévère condamnant et punissant les pécheurs. Les images de l’enfer, du jugement dernier et de la colère divine ont été utilisées pour encourager l’obéissance, laissant ainsi une empreinte profonde dans l’inconscient collectif. Résultat : de nombreux croyants perçoivent Dieu comme menaçant et terrifiant.
Or, dans le Nouveau Testament, Jésus révèle un Dieu d’amour, qui cherche à restaurer et à guérir, et non pas à terrifier. L’apôtre Jean affirme :
« Il n’y a pas de peur dans l’amour ; au contraire, l’amour parfait chasse la peur, car la peur implique une punition. Celui qui éprouve de la peur n’est pas parfait dans l’amour. » (1 Jean 4:18)
Le mot « amour » dans ce texte est « agapè ». Il est utilisé pour décrire l’amour de Dieu. Un amour qui n’éveille pas la peur ou la crainte. Les leaders abusifs exploitent cette peur pour mieux contrôler les gens mal affermis dans leur foi. Ils ne reflètent en rien le modèle d’amour enseigné par Jésus et les écrivains du Nouveau Testament
2- La peur de l’autorité :
Au-delà de la peur de Dieu, il y a aussi la peur de l’autorité. Imaginez une jeune femme qui, progressivement, se fait manipuler par un leader religieux jusqu’à se retrouver piégée et, parfois, abusée sexuellement. Après cela, elle se voit menacée d’être dénoncée, comme si elle était coupable.
Dans les années 1970, lorsqu’on m’a formé pour le ministère, on nous mettait en garde contre « la femme séductrice » qui risquait de faire tomber l’homme de Dieu. Près de cinquante ans plus tard, je peux vous affirmer que ce discours relève davantage du mythe que de la réalité. Bien sûr, cela peut arriver, mais dans la grande majorité des cas, c’est l’inverse qui se produit : ce sont des leaders – pasteurs, responsables de jeunesse, moniteurs de camps – qui abusent de la vulnérabilité des jeunes et des moins jeunes.
3- La peur de ne pas être crue :
Beaucoup de victimes savent qu’elles risquent de ne pas être crues. Et ultimement, elles redoutent qu’on minimise leur souffrance ou qu’on prenne le parti de l’abuseur. Dans un cadre religieux, l’abuseur est souvent une figure respectée, ce qui complique encore plus la prise de parole de la victime. Les agresseurs sont souvent des personnalités narcissiques. J’ai produit 3 vidéos sur le narcissisme. Allez directement sur mon site web www.denismorissette.com pour retrouver les textes ou sur la chaîne YouTube pour les vidéos. Les personnes narcissiques présentent toujours deux facettes :
- La face publique : Ils apparaissent comme des hommes (ou des femmes) de Dieu exemplaires. Charismatiques et éloquents, ils prêchent avec passion et captivent les foules. Ils semblent sages, spirituels et même bienfaiteurs, engagés dans des œuvres de charité (pensez, l’espace d’un instant, à l’abbé Pierre ou Jean Vanier, le fondateur de la communauté de l’Arche, par exemple).
- La réalité privée : Derrière cette façade se cache une tout autre personne. Autoritaire et dominateur, il impose ses règles comme des vérités divines, exige une obéissance aveugle et manipule spirituellement ses fidèles. Dépourvu d’empathie, il utilise la Bible pour justifier ses abus et culpabiliser ses victimes.
De l’extérieur, les gens ne voient que la partie émergée de l’iceberg. Il devient alors très difficile pour eux de croire les victimes : « Mais voyons, c’est un homme de Dieu ! Tu dois exagérer ! »
4- La peur des représailles :
Les victimes redoutent également les représailles. « Que va-t-il m’arriver si je parle ? À qui puis-je me confier ? Qui me croira ? » Ces interrogations les paralysent.
Les représailles peuvent prendre différentes formes :
Les représailles psychologiques : dénigrement (« Tu es instable mentalement »), manipulation mentale (« Tu exagères, ce n’est pas arrivé comme ça »), ou encore isolement social (les autres membres sont incités à rompre tout lien avec la victime). Les menaces d’exposition publique : Certaines victimes peuvent être humiliées devant toute l’assemblée.
Les poursuites judiciaires : L’abuseur peut menacer de poursuites pour diffamation, atteinte à la réputation ou harcèlement. Ces menaces sont souvent suffisantes pour faire taire une victime, déjà vulnérable, qui ne veut pas se retrouver seule à affronter un procès, réduite à un combat de « parole contre parole ». En plus de la peur des conséquences directes, il y a aussi la crainte de l’indifférence du leadership de l’église. Beaucoup de victimes finissent donc par se taire… parfois pour de nombreuses années.
5- La peur du rejet et de l’exclusion :
Enfin, il y a la peur du rejet et de l’exclusion. Imaginez donc, vous êtes membre d’une église depuis des années, peut-être même depuis l’enfance. Votre famille, vos amis, toute votre vie tournent autour de cette communauté. Elle est devenue votre refuge, votre deuxième famille. Puis, un jour, tout bascule. Vous êtes confronté à une réalité douloureuse qui remet tout en question. Deux options s’offrent à vous :
- Parler et provoquer un séisme dont vous ne pouvez anticiper les conséquences.
- Garder le silence et préserver l’illusion que tout va bien.
Mais ce silence a un prix. Il vous ronge jour après jour, vous enfermant dans un mensonge. Petit à petit, votre santé physique, mentale et émotionnelle en pâtit. L’enfer s’installe dans votre quotidien. Et pourtant, le dilemme demeure : briser le silence et affronter la tempête, ou continuer à souffrir en silence, au risque de s’éteindre à petit feu…
Si vous avez été victime d’abus, sachez avant tout que ce que vous avez vécu était bien un abus. Vous n’en êtes en aucun cas responsable. Prenez un instant pour laisser cette vérité apaiser votre cœur : vous n’étiez pas fou, vous n’étiez pas folle. Ce que vous avez ressenti était réel. Votre douleur, votre confusion, vos silences… tout cela a un sens.
Et pour vous qui n’avez pas vécu cela, comprendre ces peurs est essentiel. Votre écoute, votre compassion et votre soutien peuvent aider une victime à briser son isolement et à retrouver sa voix. Ensemble, en mettant en lumière ces réalités, nous pouvons bâtir un environnement plus sain, plus sécurisant et plus juste au sein de l’Église. Parce que personne ne devrait souffrir seul dans l’ombre.
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